La requalification des zones d'activités économiques dans les Régions ultrapéripériques : la zone de Kawéni à Mayotte

Collectif pluridisciplinaire à la croisée des sensibilités urbaines, Point Virgule oeuvre à l’émergence d’un nouveau regard sur les espaces productifs. A travers cette contribution, le collectif souhaite mettre en lumière un cas concret de mutation d’une zone d’activités, sur le territoire de Mayotte.

La zone d’activités de Kawéni. En arrière-plan, les bidonvilles. © Point Virgule, 2017

Cet article se propose d'explorer la problématique des zones d'activités économiques et de leur requalification sur le territoire de Mayotte, 101e département français depuis 2011. Dans un contexte de métropolisation du territoire français et de compétitivité régionale accrue à l'échelle européenne, les territoires périphériques, à l'image des DOM, se retrouvent régulièrement relégués en marge de ces dynamiques économiques (Yanno, 2009). On en oublierait presque que ces régions essayent de tirer leur épingle du jeu, en esquissant des stratégies de développement et de création d'emploi répondant à des enjeux bien spécifiques. C'est le cas de l'île de Mayotte, déclarée « Région ultrapériphérique européenne ». Située au sein de l'archipel des Comores, dans le corridor stratégique du canal du Mozambique, Mayotte bénéficie depuis quelques décennies de l'aide financière de l'Etat et de l'Union européenne. Ces investissements ont en partie bénéficié au développement de l'île et ont permis de répondre peu ou prou aux besoins croissants en infrastructures, liés à une croissance démographique exceptionnelle (la population a doublé en l’espace de vingt ans selon l’INSEE). 

 

Malgré cela, et dans un contexte de baisse des dotations de l’Etat, le développement économique et territorial de Mayotte témoigne d'une certaine difficulté à ébaucher une politique locale cohérente, moins dépendante des échanges avec la Métropole et plus redistributive. 

A ce titre, les réflexions urbaines récemment engagées pour la mutation de la première zone d'activités économiques de l’île cristallisent ces enjeux. Locomotive économique de Mayotte, la zone d’activités de Kawéni fait face à plusieurs dysfonctionnements : voiries et parcelles surdimensionnées, coupure urbaine avec le reste du quartier, obsolescence de certains bâtiments. Similaires à ceux observables en métropole (Cerema, 2014), ces constats ont des répercussions multiples, affectant les déplacements urbains, le cadre de vie des habitants, l’environnement et in fine la compétitivité de l’île.
La réussite de la future requalification de la ZAE, dans le cadre d’un « Nouveau Programme de renouvellement urbain » (NPRU), à l’échelle de tout un quartier, dépend ainsi en grande partie de sa capacité à favoriser les synergies locales, ce que commencent progressivement à comprendre les élus locaux.

La mutation de la zone de Kawéni, premier site économique de Mayotte

 

La zone d’activités de Kawéni, dénommée « Zone Industrielle » dans l’usage courant, s'est rapidement développée dans le quartier éponyme à partir des années 1960. L’essor de la zone fut alors facilité par la localisation du site, au sein de la capitale économique et administrative de l’île, Mamoudzou, dans un contexte de boom démographique sans précédent. Tant et si bien que la zone est rapidement devenue le "poumon économique" de Mayotte, attirant près de 5 000 emplois et 700 entreprises. La concentration très forte d’activités économiques permet aujourd’hui au site de produire le tiers de la valeur ajoutée de l’île, lui assurant un rayonnement régional.
Mais malgré une compétitivité affirmée, l’attractivité de la zone d’activités s’essouffle, du fait de l’absence d’intervention publique. Les externalités négatives s’aggravent et ont des répercussions souvent directes à l'échelle locale, entraînant la fragilisation des milieux naturels, l’aggravation des disparités socio-économiques et la persistence de non-lieux (Augé, 1992). Ces impacts sont également visibles dans les zones d’activités de Métropole, où se pose de manière croissante la question du devenir des ZAE (Point Virgule, 2017). Ils témoignent de l’obsolescence d’un certain nombre de zones d’activités érigées à partir des années 1960, monofonctionnelles et centrées sur l’attractivité des entreprises.

La zone d’activités de Kawéni. © Point Virgule, 2017

Un quartier fragmenté 

 

L’étude et la compréhension de la zone d’activités nécessitent d’adopter une échelle plus large que ses simples limites, par une analyse de son rôle et son imbrication dans le tissu urbain.
En examinant la configuration du quartier de Kawéni, il apparaît que celui-ci s’est développé selon une logique de zonage, c’est-à-dire de séparation stricte des activités. Ainsi, le territoire est scindé en plusieurs entités distinctes, spécialisées dans une fonction urbaine :
    - au nord-ouest, la plus grande zone scolaire de l’île, accueillant plusieurs écoles, collèges et lycées, et plus de 10 000 élèves par jour ;

    - au sud-ouest, le village de Kawéni, qualifié de « plus grand bidonville de France » en raison du développement rapide de l’habitat informel sur ses franges ;

    - à l’est, la zone d’activités, à dominante industrie-BTP dans sa partie nord et commerce-tertiaire dans sa partie sud.

Le quartier de Kawéni, développé selon une logique de zonage. © Julie Salaun

Ce cloisonnement des activités induit une absence de dialogue au sein du quartier, aggravée par la présence de la Route nationale, véritable coupure urbaine. Cette dernière se révèle incapable de supporter la totalité du trafic routier et fait l’objet d’embouteillages permanents. La croissance des importations en provenance de Métropole, liée à la croissance de la consommation, intensifie le trafic de marchandises au sein du quartier. Le passage des poids lourds et des véhicules utilitaires engendre des nuisances pour les riverains, ralentit la circulation et n’incite pas à l’utilisation du vélo, en l’absence de pistes cyclables.
En conséquence, certains scolaires ou salariés sont contraints de quitter leur domicile à 5 heures du matin pour espérer embaucher à l’heure, faute de solution alternative en transports en commun.

 

Finalement, le quartier est fracturé et les retombées positives de la zone d’activités sont dérisoires pour les habitants du village. En témoigne le nombre d’entreprises employant des personnes originaires du village (8%), en dépit de leur proximité géographique et du taux de chômage extrême du quartier (47,2% pour les 15 - 29 ans en 2012, selon l’INSEE). La plupart des habitants ont recours à l’économie informelle, laquelle ne bénéficie pas des effets d’entraînement de la ZAE. Paradoxe, le premier site créateur de richesses économiques de Mayotte fait face à l’un des quartiers les plus pauvres de France.
Là encore, des comparaisons peuvent être établies avec certains territoires de métropole. Le collectif Point-Virgule a récemment mis en exergue que le quart des ZAE du nord francilien sont situées au contact de quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPPV), fortement touchés par le chômage (Point Virgule, 2017). Ces constats questionnent un certain modèle de zones d’activités, incapables de faire du lien entre les différentes parties du territoire.

Le bidonville de Kawéni en 2017. © Point Virgule

Au final, le faible ancrage territorial du site de Kawéni lui porte directement préjudice, les nuisances engendrées par la zone d’activités ayant un impact sur son attractivité même. Certaines entreprises renoncent à s’y implanter du fait de la congestion automobile, du sentiment d’insécurité qu’attise la proximité d’un quartier pauvre, ou encore de l’absence de foncier adapté. Depuis récemment, elle se fait concurrencer par de nouvelles zones en extension urbaine, malgré la présence en son sein de foncier sous-utilisé et sous-valorisé. 

Cette problématique reflète plus globalement les questions qui se posent sur le devenir des ZAE :  pensées dans le but de regrouper des entreprises dans un espace délimité et séparé des contraintes et obligations urbaines, leur intégration dans le tissu urbain et leur ancrage territorial doivent aujourd’hui être reconsidérés par les aménageurs et les collectivités, au risque de disparaître. 

 

 

Des pistes pour un développement économique plus en prise avec la réalité locale

 

Pour pallier cette perte d’attractivité, et mettre un terme à l’enclavement territorial, le rôle de la zone d’activités au sein de la fabrique urbaine doit être ré-interrogé. Le lancement d’un NPRU sur le quartier de Kawéni et la sensibilisation progressive des élus aux enjeux du territoire sont l’occasion de faire de la zone un véritable levier pour le développement local, à condition toutefois d’utiliser les bons outils.

Dans cette optique, la collectivité de Mamoudzou a engagé une démarche de valorisation des activités informelles du quartier. Lauréat du dispositif ANRU +, visant à favoriser l’innovation dans les quartiers, ce projet ambitionne de dynamiser et mettre en lien les activités économiques du quartier, formelles comme informelles. Cela dans le but d’encourager le développement de valeur ajoutée et la création d’emplois.
Car malgré un taux de chômage record, le quartier est animé par de nombreuses activités non formalisées. A titre d’exemple, le long des routes, des femmes vendent tissus, légumes et boissons, tandis que des artisans chaudronniers fabriquent, à l’abri des regards, des marmites à partir de canettes vides.

Un des enjeux du NPRU est de parvenir à encadrer ces activités et les mettre en lien avec la ZAE, qui dispose d’un potentiel de mixité et de densification important.


Ainsi, à travers le projet, les vendeuses de sandwich itinérantes pourront rejoindre une coopérative d’activité et d’emploi, laquelle apportera une formation sur les normes d’hygiène en vigueur et des conseils pour pérenniser l’activité. Des structures similaires s’adresseront aux couturières et aux artisans du quartier, qui pourront trouver des locaux dans la zone d’activités et élargir leur clientèle aux salariés présents. La création d’un grand marché alimentaire, au centre du quartier, permettra la rencontre des habitants et des salariés au sein d’un même lieu. Enfin, des formations sont prévues afin d’accompagner les jeunes sans emploi, en lien avec les entreprises de la zone et les lycées du quartier. La mise en place d’une monnaie locale à l’échelle de Kawéni est également à l’étude.

Ces initiatives visent à valoriser l’économie locale et favoriser l’interdépendance entre la ZAE et le bidonville, dans une logique de rééquilibrage des inégalités sociales et territoriales. Leur efficacité s’appréciera au regard de l’avancée des transformations urbaines du quartier, à l’image de l’arrivée prochaine d’un bus en site propre. La création de porosités urbaines, de services urbains et d’espaces publics s’avère en effet essentielle pour accorder d’une seule voix le Kawéni de demain.

A travers cet exemple, le collectif Point-Virgule a souhaité mettre en lumière les enjeux de développement posés sur un territoire d’outre-mer, par le prisme de la requalification d’une zone d’activités. Si de nombreux  constats soulevés sont inhérents aux problématiques spécifiques du site et de l’île, d’autres, nombreux également, interpellent par leur similitude avec des situations de Métropole. Ils traduisent la nécessité d’un nouveau regard sur les ZAE, qui peuvent jouer le rôle de levier de développement local. A ce titre, les expériences menées dans le cadre du NPRU de Kawéni sont une source d’inspiration pour la mutation des zones d’activités françaises, laquelle ne peut s’engager sans la prise en compte des habitants et des initiatives locales.

 

 

bibliographie : 

 

- Assemblée DES COMMUNAUTES DE FRANCE, La requalification des zones d'activités économiques en périphérie, séminaire technique et partenarial, « Les projets et les opérations de requalification : quel modèle économique et quels enseignements pour les territoires ? », 7 Novembre 2013

- Augé Marc, Non-Lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Seuil, coll. « La Librairie du xxe siècle?», 1992
- Cerema, Zones d’activité économique en périphérie : les leviers pour la requalification, Décembre 2014

- Gay Jean-Christophe, L’Outre-mer français, un espace singulier, Belin, coll. Berlin sup, 2003

- Point-Virgule, collectif « Un nouveau regard sur les Zones d'Activités Economiques - Dynamiques économiques, urbaines et emploi : quel avenir pour les zones d'activités économiques du Nord Francilien ? », 2017

- Yanno Gael (Rapporteur), Rapport de la commission des finances de l'assemblée nationale sur le projet de loi pour le développement économique des outre-mer, Paris, Assemblée nationale, 2009, n° 1579

 

Sites internet : 

 

https://www.mayottehebdo.com/actualite/economie/urbanisme-comment-renover-kaweni

 

http://etatdeslieux.epareca.org/documents/1296/mayotte-mamoudzou-kaweni-2-zone-nel.pdf

 

https://la1ere.francetvinfo.fr/mayotte/economie-de-mayotte-en-2015-manque-de-visibilite-qui-pese-sur-le-developpement-iedom-356291.html

 

http://www.iedom.fr/IMG/pdf/ne443_portrait__economie_de_mayotte_synthese_2016.pdf

 

http://www.anru.fr

© 2017 Collectif Point Virgule

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